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Car l’extravagance des adversaires du fascisme se trouve avant tout dans cette méconnaissance totale de la joie fasciste.

— Robert Brasillach, Les sept couleurs (1939).


Fascisme rural ou fascisme des villes et des quartiers, fascisme des jeunes et fascisme des anciens combattants, fascisme de gauche et fascisme de droite, fascisme du couple, de la famille, de l’école et du bureau : tout fascisme est défini par un micro-trou noir qui se suffit à lui-même et communique avec les autres, avant de résonner dans un grand trou noir généralisé.

— Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux (1980).

Ces dernières décennies, l’autochtonie est devenue l’objet de revendications montant de tous côtés. Il y a celle des peuples mineurs de longtemps colonisés qui invoquent leur autochtonie pour récupérer un lambeau de terre ancestrale. Il y a désormais aussi celle des peuples dominateurs qui se disent menacés par l’immigration et parlent des « allochtones » comme on parle d’espèces invasives. Toutes les métaphores ne se valent pas, il est des métaphores empoisonneuses.

L’autochtone de France et d’Europe est xénophobe, car c’est le seul narratif qui lui reste pour se sentir appartenir à la terre. Cette autochtonie-là amène son prolongement de férocité. Les temps qui s’en viennent, poussant toujours plus d’humains sur les routes pour trouver de l’ombre et de la nourriture, l’annoncent assassine. Peu à peu il entre dans les têtes qu’une bonne naissance, à l’abri des côtes et sous un climat tempéré, délivre un permis sacré d’exister. Cela donne des visions par grandes masses, grandes épouvantes : déferlements d’étrangers, barbelés coupants, traques et meurtres pour l’exemple. Voici revenu le folklore français des ratonnades.

L’analyse politique ne suffit pas, sa maladresse est de ranger les êtres en ordre de bataille dans de grands ensembles molaires. Il faut chercher en dessous les racines de la distinction entre autochtone et étranger, entrer dans la fabrique subjective de cette machine binaire. Quelque chose se joue dans les vécus moléculaires. Impossible d’y voir clair sans plonger à pic dans la psyché de celui qui se dit le seul légitime à habiter ici.

S’il reste quelques éclats de lumière à glaner avant que tout se referme dans la nuit de la guerre, c’est à proximité, dans un passant, à qui l’idée ne nous serait jamais venue de parler.

Un passant ou plutôt un voisin qui habite ici depuis fort longtemps, là même où l’on vient d’arriver. Assuré de sa bonne provenance, il voit d’un mauvais œil tout étranger. On a pu l’entendre dire : « Toi, tu ne seras jamais d’ici1. »

De quoi est faite sa cuirasse ?

Comment en atteindre les défauts2 ?

1 D’autres citations sans auteur parsèment le texte qui suit. Elles auront été récoltées au fil de l’enquête.

2 Tous les accords en genre de ce texte seront faits au masculin. Il n’y a là aucune position de principe mais une donnée de l’enquête. Dans le Limousin où nous nous sommes installés, les proclamations d’une appartenance territoriale et identitaire sont bruyamment le fait d’hommes.

À la surface, les signes qu’on est d’ici sont les signes de propriété : ici, on a effectivement des possessions, des maisons, des jardins, des forêts, des terrains de chasse, des places au cimetière. Les propriétés activent le sentiment du droit des uns à habiter et sa révocation pour les autres. Il est clair pourtant qu’il ne suffira jamais que l’autre qui arrive devienne propriétaire pour être désormais d’ici. Il lui manquera inexorablement l’essentiel, une certaine présence à l’endroit diffuse et ancienne, des racines cachées, un établissement mystique. Être d’ici : l’espace est cloué à l’origine comme à une transcendance.

Ici on ne marche pas sur un sol argileux, collant, possible à modeler. La terre est sableuse, sans structure, elle coule entre les mains. Le sol est perméable à l’eau, propice aux animaux fouisseurs qui font des galeries. Comment l’humain y prendrait-il racine ?

Dans notre civilisation qui a perdu tout sens cosmogonique, il ne reste qu’une morale faisandée pour relier les fils aux pères, qui passe par le cimetière. Barrès en a donné la formulation classiquement macabre. Ce qui attache selon lui les fils à la terre, c’est la présence des morts dans cette terre. C’est aussi ce qui peut attacher les fils entre eux. Issus du même milieu mortuaire, ils éprouveront la solidarité authentique. Mais la solidarité qui se fait par les morts ne peut s’actualiser que dans la mort. Elle ne donne pas la connaissance et l’amour du pays. Le sol qui transmet « une expérience d’outre-tombe », via les ancêtres, produit des fils « énergiques et droits1 », c’est-à-dire prêts à répondre au tocsin de la guerre. Pour les morts, on inculque la défense de la terre. Ce patriotisme relie les vivants à la terre par les cadavres des ancêtres. C’est un animisme de caporal.

1 Maurice Barrès, La terre et les morts (1899).

Le Limousin qui se pense authentique n’est pas au clair avec ses absences. Il abrège les raisons pourquoi ses ancêtres sont partis. Il ne parle pas de ce que contient de douleur le fait d’être resté. C’est qu’il écarte de sa mémoire le pouvoir qui a forcé à l’émigration et qui a marqué de honte ceux qui demeuraient. Maintenant de nouveaux habitants arrivent en Limousin pour déserter les métropoles. À ces néo-ruraux, les vétéro-ruraux disent : « vous n’avez pas connu la misère de cette terre et vous venez prendre la place de ceux qui ont dû en partir ». Mais les premiers fuient une hostilité que les seconds feraient bien de se rappeler pour soigner leur mémoire. La terre à habiter n’est pas la terre macabre mais la terre opprimée.

Le Limousin. Un espace sauvage sillonné de nombreux cours d’eau et parsemé de magnifiques plans d’eau. Une paisible contrée aux paysages composés de forêts de feuillus et de conifères, de landes sèches, de prairies, de tourbières. Un ciel étoilé et de grands espaces.

Le tourisme écologique n’est pas un mensonge mais un regard, et c’est en tant que regard qu’il produit sa falsification. Car de telles beautés naturelles, on en croisera en Limousin, mais ce ne sont pas des parties dont chacune serait le tout en miniature, comme chaque goutte d’eau contient tout l’océan. On ne passe pas du ciel aux sources, des sources aux rivières, des rivières aux forêts et des forêts au ciel, tout s’épanchant continûment dans une unité vibratoire. Les vignettes de l’écotourisme n’expriment pas tout le Limousin. Elles montrent les parties éparses d’un monde en copeaux. Les images de l’écotourisme ne détruisent pas l’environnement, elles environnementalisent la destruction.

Une lutte récente, sur le plateau de Millevaches, apporte des clarifications. C’est l’histoire d’une hêtraie sur les bords de la Vienne près du village de Tarnac, appelée « Bois du chat » par les opposants à sa coupe à blanc. Se dévoilant dans un tournant de la route où l’on est obligé de ralentir, abritant un ruisseau enchanteur, ce bois vaut depuis longtemps comme un point clef du paysage auquel sont noués de multiples attachements. Au début de l’hiver 2022, les propriétaires, riches notaires et médecins de la banlieue parisienne, décident de couper à ras ce bois comme ils gèrent tout le reste de leur immense domaine. Un comité spontané de défense du Bois du chat s’y oppose et s’y opposera pendant des mois. L’histoire n’est pas finie mais pour l’heure les hêtres sont toujours debout, le ruisseau court et les pics sont logés.

Dans la trame de cette histoire, les plantations affectent la substance du monde. À partir des années 1960 et 1970, les résineux ont envahi le plateau. Ces plantations n’ont pas fait tout de suite effraction mais l’inversion paysagère est vite venue. Les horizons se sont refermés, la lumière a chuté derrière. Nicole Fortier, la bergère de Chamboux en dit toute l’amère tristesse :

Lorsque ces maudits sapins grandiront /

Ils nous boucheront tout l’horizon

Chamboux sera la forêt noire /

Où les matins seront des soirs

Sous les sapins, rien n’y pénètre /

C’est comme une maison sans fenêtres

Ce que décrit Nicole Fortier, c’est le rapt de la visibilité. Peut-être qu’il n’y avait pas de forêts sur le plateau avant les plantations, mais aujourd’hui, avec les plantations, il n’y a plus d’horizons.

Il suffit de lire les promoteurs de la forêt plantée à la fin du dix-neuvième pour saisir que l’état actuel du plateau de Millevaches est le point d’achèvement d’une mise sous dépendance calculée. « En 1880, J.-B. Martin propose de reboiser les communaux au nom de l’intérêt national (et des intérêts particuliers de l’industrie extractive). Son opuscule titre : “Colonisons la France1”. » Lorsque ce J.-B. Martin parle ainsi, croyant regarder l’avenir, on arrive en réalité au terme d’un processus fait de multiples étapes : soumission de la périphérie au centre par la propriété et l’impôt, valorisation de l’émigration, modernisation de la vie rurale, disparation de la forêt paysanne, aide financière massive à la plantation. Ce que racontent les sapins Douglas ici, c’est la désertification française des campagnes qui a fait place nette au désert vert des plantations. Au terme de cette logique, la périphérie limousine est constituée comme un espace où il est loisible d’extraire et de prélever sans règles et sans limites. La plantation ne désigne donc pas seulement un alignement d’arbres identiques. Comme forme, elle fait signe vers un processus : l’externalisation des destructions et des charges environnementales. Cette relation du centre à la périphérie comme externalisation des destructions et des charges environnementales est une relation proprement coloniale. C’est pourquoi la forme-plantation se retrouve et se reproduit dans la scierie automatisée, l’usine à granulés, le champ de panneaux photovoltaïques, le parc éolien, etc. Là-bas l’énergie verte dans les réseaux intelligents, ici à la périphérie les paysages lunaires.

1 G.Raphaël Larrère, l’article déjà cité.

Cette histoire de colonisation intérieure, dont la forme-plantation en Limousin est l’un des chapitres, aiguise la mémoire. On songe aux propos des Indiens Kogis invités en Drôme pour dire leur compréhension du territoire. Devant les rangées de pins plantés et déjà malades, le savant européen qui les conduit se veut rassurant : « Ils vont disparaître, car la végétation va peu à peu reprendre ses droits. » Mama Shibulata, grand voyant1, ne pense pas que les choses iront si commodément. La terre va devoir se nettoyer et se soigner par des feux interminables qui emporteront nos tunnels, nos industries, nos infrastructures. Car le problème n’est pas de se défaire de ces « arbres égoïstes », il est de connaître l’énergie mauvaise qui est comptable de leur présence. « Ces arbres, d’où viennent-ils ? Qui les a amenés ici ? Il y a les arbres mais il y a aussi l’esprit négatif qui a permis cela2. »

1 Chez les Kogis, on devient voyant ou récepteur après une très longue initiation qui se fait la plupart du temps dans l’obscurité. Alors seulement, tous les sens en éveil, on peut percevoir la santé matérielle et spirituelle des habitats.

2 Éric Julien, Kogis, Le chemin des pierres qui parlent (2022).

Nous n’échappons pas à l’usinage de cette nouvelle sensibilité qui éduque ludiquement à la destruction. Dans les écoles de France, on apprend aux enfants combien il est important de reboiser le pays. Pour cela on leur montre des plaquettes publicitaires où des ingénieurs épanouis plantent des clones d’arbres en rangs serrés, tâchant d’effacer ainsi de leur mémoire le souvenir de ce qu’est une forêt. Protégez les yeux de vos enfants, on veut leur faire des yeux d’apocalypse.

La filière est un être de raison dont l’unité est verbale. Il n’y a pas d’accointance entre le patron d’une méga-usine qui vole d’un site de production à un autre en jet privé et le bûcheron immigré payé au stère. L’exploitation des uns par les autres est recouverte par le discours du père qui fait vivre ses travailleurs, presque comme des fils. Lors d’un blocage de coupe rase, on a pu entendre ceci : « si vous n’êtes pas d’accord, faites changer la loi, mais laissez travailler nos gars ». Les gars de la filière abattent, dessouchent, andainent, plantent, éclaircissent et recommencent le cycle. Ce qui les unit aux propriétaires, aux exploitants et aux investisseurs, c’est la dépendance à l’argent qui rend productifs les champs de bois et possibles les salaires. D’homme en homme et de fonction en fonction, tous les employés de la filière appartiennent au grand cycle organique du capital branché sur ce qui naît et croît de soi-même depuis la terre.

Les gars de la forêt s’appellent aujourd’hui « opérateurs ». Selon la communication de la filière, il faut se les représenter comme des espèces d’ingénieurs aux talents multiples. La mécanisation, qui sévit exemplairement en Limousin, a transformé radicalement le métier. On raconte que les machines forestières ont émancipé l’homme de la souffrance et l’abrutissement. Le bûcheron d’antan, gaillard bas du front en chemise à carreaux, appartient au passé. L’opérateur d’aujourd’hui commande un système de grue intelligent. « La grue répond calmement et le système prend en charge la totalité des mouvements de la grue, manœuvrer la tête d’abattage entre les arbres est désormais aussi facile que d’attraper une tasse de café avec votre main. »

La notice des professionnels expose tout le dispositif. L’abatteuse met intégralement en forme l’ouverture sensorielle du conducteur. Premièrement, elle fait disparaître le bruit majestueux de l’arbre qui s’écroule. La tête d’abattage met l’arbre coupé à l’horizontale avec douceur, idéalement sans même qu’il touche le sol. Les arbres ne tombent plus à terre et ils tombent sans fracas. Deuxièmement, dans les dernières générations de machines, une innovation est mise en avant par tous les constructeurs : la cabine autoniveleuse. Elle compense en permanence les inclinaisons et les aspérités du sol. Le travailleur a la sensation d’évoluer sur un monde plat. Troisièmement, un perfectionnement récent a étendu et unifié toutes les vitres de l’appareil. Complètement mobile sur son axe, la cabine donne à l’opérateur un regard panoramique que rien ne coupe. Quatrièmement, toutes les abatteuses sont commandées à partir de logiciels embarqués qui indiquent où sont les arbres à couper, où sont les grumes, où sont les autres machines. L’opérateur ne se déplace pas en cherchant son chemin, il effectue des trajets prédéterminés. C’est d’ailleurs un plus écologique : « moins de suppositions réduit la pression au sol ».

Des arbres tombent en silence devant un opérateur qui suit des tracés programmés sur un sol plat et domine les environs d’un œil englobant. Dans ce champ d’expérience machinique, toutes les dimensions constitutives de la présence charnelle en forêt ont disparu. Pour celui qui est en forêt, l’environnement est sonore, le sol accidenté, les perspectives sont coupées, les plans se chevauchent, les horizons s’ouvrent et se ferment. Si on prend l’abatteuse comme une machine phénoménologique et non comme une machine productive, elle accomplit une modification radicale de l’être en forêt dans le sens de sa neutralisation. Elle substitue le plan au sol, le tracé au chemin, l’ordre à l’enchevêtrement. C’est une machine à anesthésier l’être en forêt1.

1 Donna Haraway évoquant une leçon d’Anna Tsing : la plantation implique « la rupture du lien avec le lieu », « la capacité d’aimer et de prendre soin des localités est radicalement incompatible avec la plantation ». Donna Haraway et Anna Tsing, art. cit.

Ici, c’est chez nous. Cette manière de prendre forme, pour la personnalité, est identiterre.

L’autochtonie est toujours une fiction de l’origine, cette conclusion était là dès le départ. Mais il y a des manières ouvrantes de raconter et il y a des récits de fermeture. Aujourd’hui, l’opération des penseurs de l’identité nationale est de faire passer l’appartenance identiterre pour un invariant de la nature humaine. Ils accordent que l’on se raconte une histoire lorsque l’on invoque « nos ancêtres les Gaulois ». De là ils concluent que puisque toutes les autochtonies sont fictives, toutes se valent. Et puisque toutes se valent, l’autochtonie propriétaire et hostile vaut bien toutes les autres. L’inférence est tordue, elle pose que le rapport à l’origine est toujours imaginatif pour universaliser son propre imaginaire. La fiction a bon dos quand elle permet le grand aplatissement de toutes les manières d’habiter. Après tout, les hommes tiennent semblablement à leur endroit. Après tout, n’est-il pas naturel que l’étranger ait d’abord un visage hostile ? La pensée identiterre pratique la métaphysique comme elle félicite les gardiens de la paix — pour se conforter et se protéger.

Une origine libérée ne serait plus un commencement depuis lequel il est possible de se croire en envol et d’habiter supérieurement. Une telle origine ne serait non plus liée à aucun commandement, celui des chefs qui défendent la patrie en danger comme celui des machines qui exploitent les réserves des sous-sols nationaux. Elle serait seulement là, donnant sans donner d’ordre et sans donner l’ordre. On lui appartiendrait sans possessif et sans exclusivité.

Se tourner vers une telle origine qui ne serait ni inaugurale ni gouvernante, cela voudrait dire laisser beaucoup de choses et n’en prendre aucune.

Ce n’est pas la référence à l’origine qui est mauvaise, c’est la mainmise sur elle et son non-partage1. Saura-t-on se projeter autrement vers l’origine et même vers une autre origine ? Non pas l’origine souveraine qui fixe un destin, mais celle qui recommence sans cesse et peut cesser à chaque instant, celle des floraisons plutôt que celle des médailles, celle des rivières plutôt que celle des drapeaux. Non pas le pays éternel, mais ce qui se manifeste au plus près, dans son émergence à partir de l’absence. L’origine n’est pas une puissance sourde et lointaine. Elle devient proche de qui consent à sa précarité.

1 En Limousin, les belles figures ne manquent pas avec lesquelles on pourrait composer nos patrimoines et matrimoines : Suzanne Valadon, Georges Guingouin, Marcelle Delpastre…

Nous ne parlons pas de la vilaine fable moderne d’une concurrence pour la survie du plus apte. Nous parlons de quelque chose qui précède la guéguerre des êtres individués et se déroule sur le plan agonistique où se présente toute origine. Sur ce plan, tout ce qui vient à se présenter est lesté de présences et d’absences. C’est le plan sur lequel toute vie est parsemée de mille morts traversées. La lutte est le bouillon où naissent les phénomènes.

Le vent s’en vient, le vent s’en va. Il faudra construire bien des ventilateurs pour souffler sur les éoliennes.