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Marginalia Woolf
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Marginalia Woolf

Marginalia Woolf, c’est un peu de ce qu’écrit Virginia Woolf en marge de ses livres, de ses écrits, quelques impressions données par celles et ceux qui l’ont côtoyée, et une tentative de la fréquenter à la marge de ce que l’on a fait de son aura. Ce portrait dessiné est incomplet, comme n’importe quel portrait, mais il permet peut-être d’aborder autrement la figure de Virginia Woolf. Les marges existent par les ouvertures qu’elles propagent, leurs blancs, leurs manques, leurs approximations, et Marginalia Woolf est cette façon de les parcourir pour s’approcher à tâtons de Virginia Woolf, et de la voir en papillon qui refuse de rester épinglé dans sa boîte.

Textes et composition sonore signés C. Jeanney,
et une réalisation graphique signée AAA.

Des marginalia...
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Voulez-vous explorer les marges woolfiennes ?

Le bruit des mots
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Les mots ont-ils le goût du sable ?

Elle dit (1 / 147)

elle dit Un critique proclame encore une fois que je traverse une crise de style.

Je dis (2 / 147)

elle suit

des cours de reliure

qui l’ennuient

mais qui lui serviront

Iels disent (3 / 147)

Richard Kennedy, employé de la Hogarth Press : « LW et Mrs W. m’ont conduit à la gare pour prendre mon train. La petite nièce de Mrs W. était dans la voiture avec nous, assise à l’arrière avec Mrs W. Et Mrs W. n’arrêtait pas de raconter des sottises avec la petite fille, d’une voix haut perchée, dans une langue absurde faite de sons invraisemblables. »

Elle dit (4 / 147)

elle dit Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi. Pourquoi restons-nous muets comme des carpes, paralysés par la stupeur, alors qu’il n’y a rien de plus important au monde que notre commun besoin d’affection et d’admiration ? Je crois que les humains sont fondamentalement écrasés par leur sentiment d’insignifiance.

Je dis (5 / 147)

la journée, elle fume de petits cigares appelés “petits voltigeurs” et parfois, après le repas du soir, un grand cigare appelé simplement “voltigeur

Elle dit (6 / 147)

elle dit Je vais fonder une colonie où le mariage n’existera pas — à moins que l’on tombe amoureux d’une symphonie de Beethoven.

Elle dit (7 / 147)

elle dit J’aime les masques. J’aime qu’ils mettent en déroute mes sentiments.

Iels disent (8 / 147)

Leonard Woolf : « Ils ont trouvé des microbes de la pneumonie dans sa gorge et, à présent, on lui en inocule 50 millions chaque semaine. »

Je dis (9 / 147)

elle note presque tout dans son Journal et parfois elle s’adresse à la vieille Virginia qui la relira plus tard elle se donne de petites tapes sur l’épaule elle appelle son frère Thoby “l’homme de sa vie

Iels disent (10 / 147)

Lytton Strachey à Leonard Woolf : « Dimanche, je me suis rendu à la demeure gothique et j’ai pris le thé avec Vanessa et Virginia. Cette dernière est assez extraordinaire, très spirituelle, pleine de choses à dire, et complètement coupée de la réalité. La pauvre Vanessa doit surveiller ses trois fous de frères et sœur. Elle a l’air pâle et triste. »

Je dis (11 / 147)

elle écrit un conte de fées où un rideau brodé s’anime pendant que la brodeuse dort, et quand la brodeuse ronfle le vent s’engouffre dans les oreilles des animaux brodés qui caracolent, des personnages brodés lancent des ananas dans les airs, et voilà que défilent “la vieille reine dans son palanquin et le général des armées et le premier ministre et l’amiral et le bourreau et de hauts dignitaires” au milieu des girafes qui grignotent les feuilles les plus hautes des tulipiers

Elle dit (12 / 147)

elle dit Quelquefois il me semble avoir déjà vécu deux cent cinquante ans ; et à d’autres moments, je me crois encore la personne la plus jeune de l’autobus.

Elle dit (13 / 147)

elle dit [le docteur] a dit que mon vieux pouls intermittent avait assez fatigué mon cœur, ce que la grippe avait aggravé, et il me défend de ne rien escalader tant que ce n’est pas redevenu normal. La température, c’est la grippe qui se prolonge, mais elle est si basse que ça n’a pas d’importance. [...] Qu’est-ce qu’un « souffle » ? Je ne sais pas, mais je suppose que c’est une chose qui n’a pas la moindre importance.

Je dis (14 / 147)

on la décrit
comme
une enfant enjouée,
compétitive,
(boules
criquet
courses sur la plage)
et coquette,
extrêmement rapide,
drôle,
colérique et rusée
au cricket, on l’appelle “le démon pointeur

Elle dit (15 / 147)

elle dit Oui, ce fut une longue journée et j’ai ensuite eu deux jours de hop, hop, hop, mais, ayant usé d’une prudence de chat qui marche sur des éclats de verre, je suis maintenant d’aplomb. Hier on ne m’aurait pas trouvée sur le divan, alors que c’était devenu mon refuge après le thé.

Iels disent (16 / 147)

Ducan Grant : « Elle semblait timide et l’était sans doute, et ne s’adressait jamais à la compagnie. Elle écoutait les discussions générales et parlait de temps à autre, mais sa conversation se limitait surtout à la personne assise à côté d’elle [...]. Elle donnait l’impression d’être si intensément réceptive à tout ce qui était nouveau pour elle, et si intensément intéressée par les faits dont elle n’avait pas encore entendu parler, qu’il fallut du temps pour donner à tout cela un sens. Il fallut des années pour compléter la vision qu’elle en avait. »

Je dis (17 / 147)

son père est despotique,
n’a pas d’oreille,
peu de goût en peinture,
mais lui laisse un libre accès à tous les volumes de sa bibliothèque et
il dessine de petits lapins dans les marges des livres,
pendant que sa mère y dessine de petits singes

Elle dit (18 / 147)

elle dit Je tâte mon cerveau, comme une poire, pour voir s’il est mûr ; il sera exquis en septembre.

Elle dit (19 / 147)

elle dit Soixante jours [...] passés en lassants maux de tête, pouls galopant, maux de dos, inquiétude, tremblote, insomnie, somnifères, sédatifs, digitaline, petites promenades avant de replonger au lit, toutes les horreurs du cabinet noir de la maladie à nouveau déployées pour me distraire.

Elle dit (20 / 147)

elle dit Si je ne passais jamais par ces crises si extraordinairement pénétrantes d’agitation ou de repos [...], je finirais par m’abandonner et me soumettre. Il y a là au contraire, quelque chose qui m’oblige à lutter.

Je dis (21 / 147)

au début elle écrit debout à l’image de sa sœur Vanessa qui peint debout devant un chevalet
plus tard elle écrira dans un fauteuil
une planche posée en travers des accoudoirs
elle est désordonnée
elle utilise les parenthèses comme des espaces centraux
elle vise l’unité

Je dis (22 / 147)

écrire c’est montrer le plus d’acuité possible à chaque sensation,
fragment,
éclat,
geste,
jusqu’à l’ombre sur le mur et la plus petite poussière qui danse dans la maison inhabitée,
dans le souffle d’un courant d’air,
ce qui suppose de ne pas se laisser emporter par la folie,
écrire est le contraire de céder

Iels disent (23 / 147)

Vanessa Bell : « La Chèvre est parfaitement incapable de s’occuper d’elle-même. C’est vraiment inquiétant. Adrian me dit qu’elle a repris toutes ses mauvaises habitudes d’autrefois en matière de nourriture. Je ne sais pas ce qu’on peut faire. Rien ne semble avoir d’effet permanent. »

Iels disent (24 / 147)

Quentin Bell : « Durant le stade maniaque, elle était dans une excitation extrême; elle était très volubile et, au plus fort de l’attaque, ses propos devenaient incohérents ; elle avait des illusions, entendait des voix [...] elle était violente avec les infirmières. Au cours de sa troisième crise, qui commença en 1914 [1913, en fait], ce stade dura plusieurs mois et se termina par un coma de deux jours. Durant le stade dépressif, toutes ses pensées et émotions étaient à l’inverse de ce qu’elles avaient été durant le stade maniaque. Elle plongeait dans des abîmes de mélancolie et de désespoir ; elle parlait à peine, refusait de manger, refusait de croire qu’elle était malade et affirmait que son état venait de sa culpabilité ; au plus fort de ce stade, elle tenta de se suicider. »

Elle dit (25 / 147)

elle dit Oh, oui ! La science exagère à droite et à gauche. Mourons comme les petits vieux et les petites vieilles dans leurs chaumières, avec nos cannes et nos châles, nos géraniums et très peu de mouvements. Et que ce soit du cancer, de la vésicule, de l’asthme, et des reins, de tumeurs au cerveau et je ne sais quoi, c’est la même chose.

Je dis (26 / 147)

elle a dû être très fatiguée,
elle a été malade deux fois,
deux fois plus,
malade de ses maladies et malade des traitements pour la soigner,
enfermée dans le noir,
obligée de boire un grand verre de lait toutes les trois heures, dans un calme si puissant qu’il a la puissance du vide,
ne pas écrire,
contrainte,
empêchée d’écrire, parce que c’est mauvais pour ses nerfs

Je dis (27 / 147)

elle apprend le russe pour pouvoir lire Dostoïevski dans le texte, elle traite sa professeure de musique de vieux bouledogue

Elle dit (28 / 147)

elle dit Ce ne sont pas les catastrophes, les meurtres, la mort, les maladies, qui nous vieillissent et nous tuent ; c’est l’expression des gens, leur façon de rire et de grimper dans le bus.

Je dis (29 / 147)

sa mère lui apprend,
à elle et à sa sœur Vanessa, la grammaire latine et française dans la salle à manger

il y a beaucoup de portes,
beaucoup de portes fermées,
les règles décident de qui les ouvre et qui les passe et, deux fois par jour, il y a le rituel des promenades au jardin de Kensington avec le chien qui s’appelle Schlag,
des cerceaux,
un livre de poésie et l’achat de bonbons,
en passant par des rues bruyantes de chevaux qui tractent des carrioles et des calèches,
parfois un cheval s’emballe ou se cabre et les gens crient, sont renversés,
mais une fois qu’on arrive dans les jardins de Kensington on lit sur les panneaux
Interdit de marcher dans l’herbe

Elle dit (30 / 147)

elle dit Pourquoi faut-il que je sois si impulsive ? Pourquoi suis-je si vieille, si laide, si... et qui plus est, incapable d’écrire.

Je dis (31 / 147)

dans ses souvenirs les plus anciens, elle est couchée et elle entend sa mère, plus loin dans le salon, jouer du piano, dans une maison sombre et humide aux murs tendus de tentures rouges
sa fenêtre donne sur le jardin
son père écrit au dernier étage dans une pièce que tout le monde appelle “le cerveau de la maison

Elle dit (32 / 147)

elle dit Je crois
que je vais
aussi
rêver
à un livre
de poèmes
en prose ;
peut-être ferai-je
un gâteau
de temps à autre.
[...]
Oui,
je mérite
bien
un printemps.
Je ne dois rien
à personne.

Iels disent (33 / 147)

Quentin Bell à propos de Trois guinées : « C’est un cri irrationnel de rage féminine. »

Elle dit (34 / 147)

elle dit Henry James me dévisagea de son regard vide, semblable à une bille d’enfant, et dit : « Ma chère Virginia, on me dit... on me dit... on me dit... que vous... étant la fille de votre père, et même la petite-fille de votre grand-père... la descendante d’un siècle, si je puis dire... d’un siècle... de plumes et d’encre.... d’encre... d’encriers, oui, oui, oui, on me dit.... euh... que vous, que vous écrivez, en un mot. » Cela se passait dans la rue, tandis que nous attendions tous, comme des fermiers attendent que la poule ponde un œuf (mais le font-ils?), nerveux, polis, dansant d’un pied sur l’autre. J’avais l’impression d’être un condamné qui voit le couperet tomber, s’arrêter, puis se remettre à tomber. Jamais femme n’eut plus horreur d’« écrire » que moi. Mais quand je serai vieille et célèbre, je parlerai comme Henry James.

Je dis (35 / 147)

d’un auteur qui publie une critique négative de Mrs Dalloway, elle dit espérer que ses livres n’auront aucun succès, qu’il ne pourra pas payer ses impôts et que son fils sera dévoré par des léopards en Afrique

Je dis (36 / 147)

elle est moqueuse et jeune, elle sait qu’au fond personne n’est admirable de bout en bout, et qu’avec un peu de chance, sur ses vieux jours, elle sera applaudie lorsqu’elle cherchera ses mots pour dire des platitudes

Iels disent (37 / 147)

Angelica Garnett : « Oui, elle était fragile tout de même, mais elle était aussi pleine de cette tension, ce qu’elle disait c’était presque toujours pour taquiner, elle taquinait beaucoup, et elle aimait provoquer les gens, elle n’était jamais aussi contente que lorsqu’elle pouvait provoquer quelques situations avec un peu de tension dedans, tandis que ma mère [Vanessa] était toujours très calme et détestait la tension, elle faisait toujours de son mieux pour apaiser tout le monde, alors que Virginia voulait mettre des aiguilles, dedans, dans toutes les situations. »

Elle dit (38 / 147)

elle dit Si seulement on pouvait garder à un travail élaboré et achevé la qualité d’une esquisse. C’est cela que je cherche.

Je dis (39 / 147)

j’entends quelqu’un dire que son écriture
l’a maintenue en vie
c’est idiot
vivre passe par écrire
manger et se promener avec ses chiens
lire le journal
vivre et écrire et se nourrir c’est la même énergie

Elle dit (40 / 147)

elle dit Oui, bien entendu, cet automne a constitué une formidable révélation. Entendez par là que tous les obstacles sont soudain tombés. Ce fut une fameuse période de libération. Tout m’est apparu très distinct et curieusement passionnant. Plus rien ne m’entravait et j’étais ainsi libre de formuler mon propos avec une vigueur et une assurance que je n’avais encore jamais connues. Je sabrais autour de moi pour couper les orties. [...] Enfin, on ne sait jamais au juste jusqu’où peut aller la liberté d’un être humain. Les entraves ne sont pas purement artificielles. Il est impossible de se tailler un chemin absolument rectiligne. Toujours est-il que j’ai bénéficié d’une période de joie enivrante et j’entends bien ne pas la payer de ce noir désespoir qui m’est habituel. J’entends bien maîtriser ce fantôme intempestif... celui qui traîne toujours ses ailes mouillées dans le sillage de mes triomphes. Je me montrerai très prudente, très habile — comme je le suis en ce moment où j’écris sans forcer pour éviter un mal de tête. Oublier son moi pour aller courir dehors en exultant d’une joie ou en riant d’un rire impersonnel... telle est l’ordonnance absolument infaillible et toute simple.

Iels disent (41 / 147)

Vanessa Bell à Madge Vaughan : « Elle est vraiment tout à fait remise, à présent, mis à part le fait qu’elle a tendance à en faire trop dans certains domaines. [...] Il ne faut pas la laisser marcher trop loin ou trop longtemps seule. [...Elle prend] du chocolat chaud quand elle va se coucher, et une tasse de thé lorsqu’on la réveille. La seule difficulté qui reste est le sommeil. [...] et le docteur dit que, si elle dort très mal, elle doit prendre du vin chaud, ce dont elle a horreur, et elle refuse d’en boire, à moins que ce ne soit absolument nécessaire. »

Je dis (42 / 147)

c’est très facile
de récupérer son image pour en faire une figure intellectuelle littéraire réservée aux spécialistes et psychanalystes
(les violences sexuelles qu'elle subit de la part
de ses demi-frères, l'interdiction de procréer),
sauf qu’en tentant d’expliquer qui elle était par ces biais-là
on l’assigne à résidence, elle qui habite partout, dans le corps, le ressenti intérieur de l’autre, Clarissa, Septimus, Bernard, etc.

Elle dit (43 / 147)

elle dit En outre je ne crois pas que l’on puisse jamais connaître les gens quand ils sont dans leur décor naturel ; on ne les connaît que loin, lorsqu’ils sont délivrés de tout le fatras des petites chaînes et des toiles d’araignée de l’habitude.

Iels disent (44 / 147)

Leonard Woolf : « Virginia était extrêmement sensible aux activités les plus basiques, manger, marcher, bavarder, faire du shopping, jouer aux boules, lire. Elle se sentait très à l’aise avec les gens et les appréciait à partir du moment où ils la connaissaient et qu’elle les connaissait. (Alors qu’elle était extrêmement timide avec les étrangers, au point d’être parfois réellement mal à l’aise.) Au quotidien, dans la vie de tous les jours, dans son rapport aux autres, elle parlait, pensait, se conduisait comme tout le monde, et pourtant, bizarrement, il y avait quelque chose en elle, une aura mystérieuse, qui la faisait paraître étrange aux gens “ordinaires”. »

Elle dit (45 / 147)

elle dit J’ai moins senti cette fois que j’ai frôlé la catastrophe.

Elle dit (46 / 147)

elle dit On devrait travailler, ne jamais lever les yeux de son travail ; et si la mort vous interrompt, c’est simplement parce qu’il faut se lever et quitter son ouvrage, sans gâcher une seconde à penser à la mort.

Elle dit (47 / 147)

elle dit Le poète tente de décrire, avec honnêteté et exactitude, un monde qui n’a probablement aucune existence réelle pour qui que ce soit, sauf pour une personne particulière à un moment particulier. Et plus il se montre vrai dans la description des roses et des choux de son univers personnel, plus il nous déroute, nous qui avons accepté, par pure paresse, par esprit de compromis, de voir les roses et les choux à peu près comme les vingt-six passagers de l’omnibus. II se contorsionne pour décrire ; nous pour comprendre. Il fait danser sa torche, nous ne saisissons qu’un reflet fugace. C’est excitant. C’est stimulant. Mais est-ce un arbre que nous avons aperçu, ou bien une vieille femme en train de renouer le lacet de sa chaussure dans le caniveau ?

Je dis (48 / 147)

elle parle à la BBC, elle tient le compte de ses morts, elle tremble pour son neveu qui est parti comme ambulancier à la guerre d’Espagne

Elle dit (49 / 147)

en 1937, enregistrée par les micros de la BBC — et ce sont les seules traces qui nous sont parvenues de sa voix —, elle dit Les mots, les mots anglais, sont remplis d’échos, de souvenirs, de liens. Ils ont voyagé par monts et par vaux sur les lèvres des gens, ils résonnent sur les lèvres des gens, dans leurs maisons, dans les rues, dans les champs, depuis des siècles. Et c’est l’une des principales difficultés pour les écrire aujourd’hui : ils sont chargés d’autres significations, d’autres souvenirs, et ils ont contracté tant de mariages célèbres par le passé. Le magnifique mot « incarnadine », par exemple, qui peut l’utiliser sans se souvenir de « multitudinous seas » ? Autrefois, bien sûr, lorsque l’anglais était une langue nouvelle, les écrivains pouvaient inventer de nouveaux mots et les utiliser. De nos jours, il est assez facile d’inventer de nouveaux mots — ils

Je dis (50 / 147)

elle écrit en marge de ses manuscrits, celles et ceux qui
la lisent
écrivent
dans les marges
de ses livres [Kasja Dahlberg
a parcouru toutes les bibliothèques publiques de son pays pour récolter
les annotations faites dans chaque exemplaire de
A Room of One’s Own,
elle en a tiré une exposition de cent vingt et une pages annotées
à la main, ce qui a donné un livre
tiré à mille exemplaires],
mise en abîme,
la somme
de ce qui est
en marge des marges
est
incalculable

Elle dit (51 / 147)

nous viennent à l’esprit dès que nous voyons un nouveau spectacle ou ressentons une nouvelle sensation — mais nous ne pouvons pas les utiliser car la langue anglaise est ancienne. On ne peut pas utiliser un mot tout nouveau dans une langue ancienne en raison du fait évident, mais toujours mystérieux, qu’un mot n’est pas une entité unique et distincte, mais une partie d’autres mots. En effet, il n’est un mot que lorsqu’il fait partie d’une phrase. Les mots s’appartiennent les uns aux autres, même si, bien sûr, seul un grand poète sait que le mot « incarnadine » appartient à « multitudinous seas ». Combiner des mots nouveaux avec des mots anciens est fatal à la constitution de la phrase. Pour utiliser correctement de nouveaux mots, il faudrait inventer une langue entièrement nouvelle ; et cela, même si nous y viendrons sans doute, n’est pas notre affaire pour le moment. Notre tâche est de voir ce que nous pouvons faire avec la vieille langue anglaise telle qu’elle est. Comment combiner les mots anciens dans de nouveaux ordres afin qu’ils survivent, qu’ils créent de la beauté, qu’ils disent la vérité ? Telle est la question. [...]

Elle dit (52 / 147)

[...] Les mots sont à blâmer. Ce sont les choses les plus sauvages, les plus libres, les plus irresponsables, les plus inéducables qui existent. Bien sûr, on peut les attraper et les trier et les classer par ordre alphabétique dans les dictionnaires. Mais les mots ne vivent pas dans les dictionnaires ; ils vivent dans l’esprit. S’il vous fallait une preuve, examinez combien de fois, dans un moment d’émotion où nous en aurions le plus besoin, nous n’en trouvons aucun. [...]

Elle dit (53 / 147)

[...] Il s’agit simplement de trouver les mots justes et de les mettre dans le bon ordre. Mais nous ne le pouvons pas, car ils ne vivent pas dans les dictionnaires ; ils vivent dans l’esprit. Et comment vivent-ils dans l’esprit ? De différentes et étranges façons, un peu comme les êtres humains, ils vont ici et là, ils tombent amoureux, ils s’accouplent. [...]

Elle dit (54 / 147)

[...] Ils sont aussi très démocrates ; ils pensent qu’un mot a autant de valeur qu’un autre mot ; les mots sans instruction valent autant que les mots instruits, les mots incultes sont tout aussi bons que les mots cultivés ; il n’y a ni rangs ni titres dans leur société. Ils n’aiment pas non plus se voir sortis de la pointe du stylo pour être examinés séparément. Ils vivent groupés ensemble, en phrases, en paragraphes, parfois sur des pages entières. Ils détestent être utiles ; ils détestent gagner de l’argent ; ils détestent qu’on leur fasse la leçon en public. Bref, ils détestent tout ce qui les épinglera à un sens ou les confinera à une seule façon d’être, car c’est dans leur nature de changer. [...]

Elle dit (55 / 147)

[...] Peut-être que c’est leur particularité la plus frappante — leur besoin de changement. C’est parce que la vérité qu’ils tentent de saisir a tant de facettes, et ils la communiquent en étant eux-mêmes à facettes, par flashs d’abord d’un côté, puis de l’autre. C’est ainsi qu’ils peuvent signifier une chose pour une personne, et autre chose pour quelqu’un d’autre ; ils sont inintelligibles pour une génération, basiques pour la suivante. Et c’est à cause de cette complexité, de ce pouvoir de signifier différentes choses pour des gens différents, qu’ils survivent. [...]

Je dis (56 / 147)

quelqu’un a dit qu’écrire pour elle était une façon de combattre le réel
ou de s’en protéger (je me demande bien comment ce quelqu’un fonctionne, pour moi ce qu’elle fait c’est l’inverse, c’est chercher le mouvement collectif qui inspire, qui aspire, les lignes de démarcation que nous traçons pour plus de commodité plus de facilité, entre le ciel et la mer,
entre un ancien soldat traumatisé et une jeune femme qui prépare une réception,
entre Orlando homme Orlando femme, entre chaque personnage des Vagues,
entre un fait remarquable comme une déflagration et un fait non remarqué comme
l’agonie d’une phalène, entre une maison abandonnée par les gens qui l’habitaient dans Le Temps passe et une maison habitée par l’esprit de gens qui y perdure dans Le Temps passe, entre la peau et les sensations, entre l’œil et la paupière refermée, entre la vision
d’un aileron à la surface des vagues et la pulsion de la vie, entre l’eau et la mort
elle présuppose que “entre” est une exploration en soi, et une révolution en soi,
parce que la structure dominante, oppressante, s’attaque toujours au “entre
elle trouve que, face à la perception fine de l’interstice qu’est ce “entre”,
le défilé avec la vieille reine dans son palanquin (et le général des armées et le premier ministre et l’amiral et le bourreau et de hauts dignitaires) est risible)

Iels disent (57 / 147)

Cecil Beaton, photographe de mode et portraitiste : « Mrs Virginia Woolf est l’une
des femmes les plus gravement distinguées que je connaisse. On ne trouve pas en elle
les conventionnels yeux liquides, joues roses et lèvres enfantines. Elle aurait l’air d’un fantôme terrifié dans une assemblée des femmes reconnues comme de grandes beautés, mais celles-ci auraient l’air vulgaires et clinquantes par comparaison. Elle a toute la chaste et sombre beauté des institutrices de village, des gouvernantes et des religieuses, et on ne peut l’imaginer poudrée ni maquillée [...] Beaucoup de ses confrères voient en elle une Junon, impressionnante et dégingandée, mais elle est elle-même terrifiée,
c’est un paquet de gestes hésitants, de rapides regards nerveux,
aussi fragile et craquante qu’une feuille morte ;
et comme une anémone
de mer, elle se recroqueville
lorsqu’elle entre
en contact avec le monde extérieur. »

Je dis (58 / 147)

c’est plus facile de la coincer dans sa caricature
on évite qu’elle réveille quelque chose

Elle dit (59 / 147)

elle dit
Ce qui est
apparemment
comique
est
fondamentalement
tragique.

Elle dit (60 / 147)

elle dit ...triste de penser qu’il ne reste qu’une semaine intacte de cet été en partie gâché. Mais je ne me plains pas, voyant que, pour ce qui est de la tête, je nage de nouveau en pleine santé, et que je me sens une fois de plus stabilisée quant à la moelle épinière, qui est toujours le pivot de mon être.

Je dis (61 / 147)

le personnage du vieil homme qui hallucine dans les jardins de Kew, et qui pourrait sembler risible, est d’un tragique poignant, dont elle rend compte avec compassion et tendresse, c’est pourquoi quand elle parle de lui, pour traduire sa phrase He could be heard murmuring, je lis : On l’entendit marmotter des divagations (jugement odieux),
je le ressens comme un coup de poignard que l’on porte aux deux, à lui et surtout à elle qui ne pourra pas se défendre

Iels disent (62 / 147)

Angelica Garnett : « Virginia demeurait une créature virginale, anguleuse, parcourant son chemin dans la vie avec dignité, telle une girafe. Pourtant, bien qu’elle eût souvent la tête dans les nuages, ses pieds étaient bien fermement plantés dans le sol. Mal vêtue, sale, menue, les doigts tachés de nicotine, elle ne se souciait pas le moins du monde de son apparence, mais par quelque hasard étrange demeurait tout à la fois distinguée et élégante. »

Je dis (63 / 147)

je me demande toujours pourquoi, sous couvert d’admiration étalée, ils lui donnent de discrets coups de talon
leur entreprise a l’air d’un chant d’éloges, mais est-ce qu’au fond ils ne veulent pas tout simplement la rendre inoffensive

Elle dit (64 / 147)

elle dit Au réveil, j’avais imaginé une journée parfaite ; et l’une après l’autre mes entreprises sont tombées à plat. J’avais projeté de passer une bonne matinée à écrire, et j’ai gaspillé le meilleur de mon esprit au téléphone. Puis le temps : grandes giboulées fonçant sur vous, bien décidées à vous transpercer de pluie ; omnibus bondés ; papiers dactylographiés oubliés dans le bus ; longue attente au Club — et puis Bach sans accompagnement n’est pas facile — encore qu’à la fin (après le départ de L.) j’ai été soulevée de terre par un chant. La chanson d’Anna Magdalena.

Elle dit (65 / 147)

elle dit Mais à quoi bon écrire si on ne se rend pas ridicule ?

Je dis (66 / 147)

parfois je l’imagine désespérée, la figure même de la tragédie, mains tordues et
trop maigres, fébriles, et les cailloux mouillés glissent de ses mains, peut-être qu’elle pleure
d’autre fois je la vois ferme, une guerrière, elle soupèse ce caillou, puis cet autre, elle les choisit selon leur circonférence, pour qu’ils puissent passer par l’ouverture de ses poches, car elle sait bien qu’elle sait nager

Je dis (67 / 147)

sur
les
tables
de
la
maison on
trouve des journaux, toute
la
presse

Je dis (68 / 147)

elle note au dos de petits bouts de papier les instructions pour le démarrage de la voiture qu’elle a achetée grâce aux ventes de To the Lighthouse

Elle dit (69 / 147)

elle dit Revenons à mon histoire — elle est simple. Il suffit d’imaginer une jeune fille assise un crayon à la main. Elle n’a qu’à faire glisser ce crayon de gauche à droite — de dix heures du matin à une heure. Puis il lui vient l’idée de faire quelque chose qui est, après tout, simple et peu coûteux — glisser quelques-unes de ces pages dans une enveloppe, y coller en haute à droite un timbre d’un penny, et jeter l’enveloppe dans la boîte aux lettres au coin de la rue. C’est ainsi que je devins journaliste ; et mes efforts furent récompensés le premier du mois suivant — quel jour heureux ce fut pour moi — par une lettre du directeur d’une revue contenant un chèque d’une livre, et une dizaine de shillings.

Iels disent (70 / 147)

Nigel Nicolson : « Pour nous elle était comme une tante favorite, elle nous parlait tout le temps, elle disait à ma mère va-t-en Vita, je veux parler à Nigel et Ben, et alors elle nous demandait les détails, qu’est-ce que vous avez fait, recommençons, ce n’est pas assez exact, qu’est-ce qui vous a réveillé ce matin ? Le soleil. Et elle demandait quelle sorte de soleil ? est-ce que c’était un soleil charmant ou audacieux, fâcheux, ou quoi ? C’était une leçon d’observation, elle m’a dit une fois il faut toujours mettre les incidents d’une journée sur la page, les expériences en mots, sans ça les expériences n’existent pas. »

Elle dit (71 / 147)

elle dit Les critiques seront mauvaises, on me passera sous silence et puis éclateront quelques délicieux applaudissements. Mais ce qui me plairait vraiment ce serait d’avoir trois livres [sterling] à consacrer à l’achat d’une paire de bottines à semelles de caoutchouc pour me promener dans la campagne le dimanche.

Je dis (72 / 147)

à neuf ans elle écrit
et elle guette derrière
la porte les rires de
sa mère en train de
la lire

Iels disent (73 / 147)

Angelica Garnett : « Avec les enfants elle était très stimulante, sans leur donner l’impression qu’elle les regardait de haut. Avec moi elle était witcherina ce qui veut dire sorcière, sorcerina, ou quelque chose comme ça, et moi j’étais pixelina qui voulait dire petite fée un peu, et le jeu consistait à s’envoler au-dessus des toits et rapporter des histoires fantaisistes, un peu méchantes, elle arrivait à le faire, c’était enchanteur. Elle était très curieuse des gens, mais ce n’était pas l’espèce d’intérêt qu’ont les gens qui recherchent la vérité, pas du tout, c’était toujours inventer des rôles pour des gens, même parfois s’ils ne pouvaient pas les remplir, c’est en les déformant qu’elle leur faisait mal même si ce n’était pas son intention véritable. »

Elle dit (74 / 147)

elle dit L’équilibre entre l’externe et l’interne
est, après tout, terriblement difficile
à trouver. Ces deux éléments dépendent
l’un de l’autre, au sein de la plus étroite relation. Si les rêves s’éloignent trop
de la réalité,
ils deviennent
une démence qui,
en littérature, est généralement une fuite de la part de l’artiste.

Je dis (75 / 147)

au verso des feuilles du manuscrit de
Mrs Dalloway
elle prend en notes
ses cours de russe

Iels disent (76 / 147)

Frances Marshall, membre du Bloomsbury Group : « Virginia sait être absolument charmante quand elle veut, et aujourd’hui elle voulait. Lorsqu’elle joue aux boules, elle est l’Anglaise un peu folle, avec un vieux feutre au sommet de la tête et de longues chaussures de toile à bouts pointus. Elle a commencé un peu derrière le cochonnet, puis s’est mise à courir et a lancé sa boule en gesticulant. [...] Deux chiens étaient assis, en plein milieu du chemin. [...] Les Woolf nous ont reconduits en voiture [à Charleston]. Virginia m’a demandé des nouvelles de Ham Spray et de vous. Je ne peux vous décrire la gentillesse et la fascination de tout ce qu’elle disait, sur la beauté de Harn Spray, sur la vie à la campagne. Elle croit que vous pourriez écrire si vous le vouliez. [...] Elle sera fascinée par la toute dernière motocyclette, car elle dit que Leonard refuse de lui laisser conduire la voiture et qu’une motocyclette est exactement ce dont elle a envie. »

Je dis (77 / 147)

ses phrases avancent comme une caméra, comme un œil se pose, là, et là,
et plus loin,
et avance,
l’ordre de ses mots indique les travellings, les angles, les changements de cap lorsqu’on tourne la tête ou que quelque chose vient se placer
devant nous,
et les images passent par son corps, ce sont des images épidermiques,
des images nées de
sa perception, de
la réception qu’en font ses nerfs sensoriels, flagrances, ambiances, et si on ne cherche pas à catégoriser, à sélectionner en effaçant l’entour, ces images s’agrègent aux pensées, les soulèvent, les suivent et s’y intègrent

Elle dit (78 / 147)

elle dit Souvent, en travaillant à mes prétendus romans, j’ai été déconcertée par ce même problème, c’est-à-dire comment décrire dans ma sténo personnelle ce que j’appelle le non-être. Chaque jour contient beaucoup plus de non-être que d’être. Une grande part de la journée n’est pas vécue consciemment. On marche, on mange, on voit des choses, on s’occupe de ce qu’il y a à faire, l’aspirateur en panne, commander le dîner, noter les ordres pour Maybel, lessives, faire le dîner, reliures... Lorsque c’est une mauvaise journée, la proportion de cette ouate, de ce non-être, est beaucoup plus forte. Quand j’étais enfant donc, mes journées, exactement comme maintenant, contenaient une grande proportion de cette ouate, de ce non-être. Les semaines se succédaient à St Ives sans que rien ne me fit la moindre impression puis, sans raison, pour autant que je sache, il y avait soudain un choc violent, quelque chose se produisait avec assez de violence [...]

Je dis (79 / 147)

elle
aime
comprendre,
mais
peut-être
qu’elle
aime
encore
plus
ne
pas
comprendre,
elle
aime
l’enquête,
vivre
et
écrire
c’est
enquêter

Je dis (80 / 147)

je ne sais pas si Leonard l’a protégée ou l’a maintenue dans le rôle de la fragile folie pour pouvoir lui-même s’exonérer de ses tourments, je ne sais pas si son neveu Quentin Bell (qui a écrit une biographie d’elle) et Leonard Woolf ne l’ont pas rangée sur une étagère pour la désamorcer, ou pour se dédouaner d’avoir été eux-mêmes si chétifs

Elle dit (81 / 147)

[...] pour que je m’en souvienne toute ma vie. Je sens que j’ai reçu un coup, mais ce n’est pas comme je le croyais quand j’étais enfant un simple coup d’un ennemi caché derrière la ouate de la vie quotidienne. C’est le témoignage d’une chose réelle au-delà des apparences, et je la rends réelle en la traduisant par des mots [...] Elle me donne, peut-être parce qu’en agissant ainsi j’efface la souffrance, l’immense plaisir de rassembler les morceaux disjoints. Peut-être est-ce là le plus grand plaisir que je connaisse. C’est le ravissement que j’éprouve lorsqu’il m’arrive en écrivant d’avoir l’impression de découvrir ce qui va ensemble, de bien monter une scène, de faire tenir debout un personnage. À partir de cela, j’atteins ce que j’appellerais une philosophie. En tout cas c’est une idée que je ne perds jamais de vue, que derrière l’ouate, se cache un dessin, que nous, je veux dire que tous les êtres humains, y sommes rattachés, que le monde entier est une œuvre d’art, que nous participons à l’œuvre d’art.

Iels disent (82 / 147)

Leonard Woolf : « En fait, elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales — et même des extraordinaires. »

Je dis (83 / 147)

elle aime la beauté, mais elle n’écrit rien de décoratif

Elle dit (84 / 147)

elle dit Les six personnages [des Vagues] étaient censés ne faire qu’un. Je vieillis, moi-même (j’aurai cinquante ans l’année prochaine) et j’en viens à sentir de plus en plus à quel point il est difficile de me rassembler en une seule Virginia ; même si cette Virginia dans le corps de laquelle je vis pour le moment est violemment en proie à toutes sortes de sentiments divers. Je voulais donc donner une idée de continuité, au lieu de quoi la plupart des gens disent, non, vous avez donné une idée d’écoulement, de passage du temps, l’idée que rien ne compte. Pourtant, je sens que les choses comptent immensément. Quelle est la signification. Dieu sait que je ne peux la deviner, mais il existe une signification, dont j’ai l’intuition écrasante. Peut-être pour moi, avec mes limites, je veux dire mon manque de pouvoir de raisonnement, etc., tout ce que je peux faire est de créer un tout artistique, et d’en rester là. Mais je suis agacée quand on me dit que je ne fais qu’enfiler les mots comme autant de perles sur un collier. Je commence à soupçonner les beaux mots. Comme on aspire parfois à avoir fait quelque chose sur terre !

Je dis (85 / 147)

j’ai voulu traduire Les Vagues parce que je voulais comprendre le livre, il y avait comme des couches de papier calque entre moi et
le texte, ou des couches de tissu, du voilage
ou bien c’était comme regarder à travers ses larmes,
parce que c’était regarder à travers des traductions et que la même phrase ne donnait pas la même impression si elle était traduite par Michel Cusin , Cécile Wajbrot
ou Marguerite Yourcenar-la-coupeuse
-de-phrases-en-deux-
lorsqu’elle-les-trouve-
trop-longues,
j’ai pensé que c’était à cause de ça
du film légèrement opaque entre moi et
le texte que je ne comprenais pas Les Vagues, alors je suis allée le voir lui,
je suis allée apprendre de lui

Iels disent (86 / 147)

Vita Sackville-West à Harold Nicolson : « J’aime Virginia — qui ne l’aimerait? Mais l’amour qu’on a pour Virginia est quelque chose de très différent : d’intellectuel, et elle inspire un sentiment de tendresse qui, je le suppose, est dû à ce curieux mélange en elle de dureté et de douceur — la dureté de son esprit, et sa terreur de devenir folle. »

Elle dit (87 / 147)

elle dit J’aimerais pouvoir transcrire mes sensations en ce moment. Elles sont si étranges et si désagréables. Question d’âge ? Je me le demande. Une sensation physique, comme si je jouais doucement du tambour dans mes veines, très froide, impuissante, terrorisée. Comme si j’étais exposée sur une haute corniche en pleine lumière. Très seule. L. sorti déjeuner. Nessa a Quentin et n’a pas besoin de moi. Très inutile. Aucune atmosphère autour de moi. Aucun mot. Très appréhensive. Comme si quelque chose de froid et d’horrible, des hurlements de rire à mes dépens, allait arriver. Et je suis impuissante à l’éviter : je n’ai aucune protection. Et cette angoisse, ce néant m’entourent d’un vide. Cela touche surtout les cuisses [...] les moments exposés sont terrifiants. Un jour j’ai regardé mes yeux dans la glace et je les ai vus véritablement terrifiés.

Je dis (88 / 147)

lorsqu’elle le peut,
elle pose la folie sur une table pour l’examiner

Elle dit (89 / 147)

elle dit Vers des visites impromptues des gens de notre espèce ; laisser-aller, pantoufles, fumée, brioches, chocolat. Car je suis d’un naturel sociable, impossible de le nier.

Elle dit (90 / 147)

elle sort fréquemment avec Vita, toutes les deux habillées en garçons

Elle dit (91 / 147)

elle dit Ôtez-moi mes affections, et je serai pareille à une algue que l’on a retirée de l’eau, à une coquille de crabe, à une défense d’éléphant. Mes entrailles, la moelle de mes os, la pulpe, tout s’écoulerait hors de moi, un souffle suffirait à me pousser jusqu’à la première flaque et à m’y noyer. Ôtez-moi l’amour que j’ai pour les amis, l’urgence dévorante qui m’attire vers la vie humaine, ce quelle a d’attirant et de mystérieux, et je ne serai plus qu’une fibre incolore que l’on pourrait jeter comme n’importe quelle déjection.

Elle dit (92 / 147)

elle dit Par exemple, voilà que le soleil surgit et que tous les rameaux supérieurs des arbres sont comme plongés dans le feu ; les troncs sont vert émeraude ; l’écorce, elle aussi, violemment teintée et changeante comme la peau d’un lézard.

Iels disent (93 / 147)

E. M. Forster : « Elle est comme une plante qui est supposée pousser dans un lit de jardin bien préparé, le lit de la littérature ésotérique, et qui soulève ensuite ses drageons un peu partout, à travers le gravier de l’allée et même à travers les dalles de la cour de cuisine. Elle a plein d’intérêts, elle est curieuse de connaître la vie, elle est dure, sensible mais difficile. »

Je dis (94 / 147)

il

y

a

cette

expression :

je vois

ce que

tu veux

dire

Je dis (95 / 147)

et
avec
elle
c’est
ce
qui
arrive,
voir
ce
qui
est
dit,
comme
une
révélation

Elle dit (96 / 147)

elle dit Hier, j’ai marché le long de la falaise et j’ai glissé sur une petite arête tout au bord d’une fissure rouge. Je ne me souvenais pas qu’elles venaient si près du chemin ; je n’ai aucune envie de périr. J’imagine qu’on étend les bras tout en descendant ; qu’on les sent s’arracher, puis qu’on tournoie et qu’on se fracasse la tête. Je pense que je ressentirais ce qu’on éprouve en voyant un vase de porcelaine tomber de la table ; événement inutile, sans la moindre raison ou le moindre bienfait.

Elle dit (97 / 147)

elle dit Le soleil ruisselle (non, il ne ruisselle pas, il inonde plutôt), baignant les champs jaunes et les longues fermes basses; et
que ne donnerais-je pas pour déboucher à cet instant des bois de Firle, sale, tout échauffée,
le nez tourné vers
la maison, les muscles las et le cerveau imprégné de douce lavande, régénéré et rafraîchi ; prête enfin pour la tâche du lendemain.
Je remarquerais toutes choses ; la phrase pour les décrire arriverait l’instant d’après,
y adhérant comme
un gant.

Iels disent (98 / 147)

sa mère lui dit,
juste avant de mourir : « Tiens-toi droite,
petite chèvre. »

Je dis (99 / 147)

elle passe de Flush à Orlando, d’un soi à l’autre, d’un être à l’autre, d’un sexe à l’autre

Je dis (100 / 147)

le fascisme fait des listes de mots interdits, impose des thérapies de conversion, tout effrayé qu’il est par ce qui est autre, car il a un cerveau à la fois malingre et pleurnichard

Elle dit (101 / 147)

lors d'une exposition, face à un tableau représentant une scène guerrière, elle dit du peintre Pour mieux souligner que les soldats qui portent des bandages autour des yeux ne voient rien, et appellent donc notre compassion, il montre l’un d’eux levant la jambe à la hauteur de son coude pour monter une marche située quelques centimètres au-dessus du sol. Ce petit exemple d’insistance excessive [...] fut la dernière goutte d’eau. Soudain les grandes pièces résonnèrent comme une volière pleine des intolérables vociférations de perroquets bariolés et sans cervelle. Comme ils hurlaient et caquetaient ! [...] Honneur, patriotisme, chasteté, richesse, succès, importance, position, mécénat, puissance, leurs cris retentissaient, répercutés de tous côtés. « N’importe où, n’importe où hors de ce monde ! » était la seule exclamation par laquelle on pouvait écarter ce vacarme impudent.

Je dis (102 / 147)

j’aime comme elle vomit superbement “Honneur, patriotisme, chasteté, richesse, succès, importance, position, mécénat, puissance
et est-ce que ça ne fait pas tilt aujourd’hui, avec les
nous-sommes-en-guerre, réarmer-la-natalité, et ces fondations de
milliardaires mécènes qui nous font la charité de nous faire payer
l’entrée de leurs expositions organisées sur fonds publics
où des artistes (qui ne sont la propriété
de personne ou
la propriété de chaque humain) sont épinglés et exploités en produits
dérivés, tapis de souris, tasses, coussins d’appartements et savonnettes

Je dis (103 / 147)

Vita dit qu’elle pense qu’au cours des siècles à venir la différence entre les hommes et les femmes disparaîtra, et qu’hommes et femmes ne formeront plus qu’un seul sexe

Elle dit (104 / 147)

elle dit Nous attendons beaucoup de la vie, non ? Peut-être l’obtiendrons-nous, ce qui serait splendide.

Iels disent (105 / 147)

Virginia Nicolson, sa petite-nièce : « Elle est partout maintenant, sur des mugs, des poupées, j’ai dû mettre mon veto quand on a voulu commercialiser une poupée barbie à son effigie. »

Iels disent (106 / 147)

Emily Hale, amie de T.S. Eliot : « Les traits sont délicatement modelés [...] et bien que le visage manque de mobilité [...] j’ai eu la sensation d’un esprit attentif et coloré [...] identifiable sous l’expression figée comme un masque, à part les yeux, qui enregistrent la réaction de chaque instant. Une forte impression de froid détachement est constamment contredite par une impression également forte de concentration intense. Ses manières n’ont rien pour vous mettre à l’aise. »

Je dis (107 / 147)

elle est, comme autrui,
mystérieuse, ce qu’elle
appelle un “vaisseau scellé

Elle dit (108 / 147)

elle dit Voyons, la vie est-elle très solide ou très précaire ? Je suis hantée par ces deux idées opposées. Cela dure depuis toujours ; durera toujours, va jusqu’au tréfonds du monde sur lequel je me tiens à cette minute même.

Elle dit (109 / 147)

elle dit La seule chose qui compte en ce monde, c’est la musique — la musique, les livres et un ou deux tableaux.

Je dis (110 / 147)

c’est réducteur et rétréci de considérer sa trajectoire derrière le voile, le filtre, le prisme de son suicide, avec une sorte de pitié rétrospective et désolée, une sorte de commisération est-ce que les suicides d’hommes, Deleuze, Walter Benjamin, provoquent les mêmes réactions pourquoi envisager chaque artiste, chaque humain, linéairement, en regard de sa fin, comme si nous n’allions pas finir au même endroit

Je dis (111 / 147)

elle change les proportions, elle est drôle, sa vie est dramatique, elle se déguise, fausse barbe et turban, pour inspecter un joyau de la Royal Navy, en distribuant des documents écrits en swahili

Je dis (112 / 147)

toujours cette impression en la lisant que d’autres options sont possibles, cachées, mais là , et qu’elle est une anti-T.I.N.A., une anti there is no alternative, une anti-margaret-thatcher

Iels disent (113 / 147)

Quentin Bell : « Elle travaillait pour des causes politiques, pour avoir le vote pour les femmes, pour l’enseignement des moins fortunés, toute jeune femme elle y allait [au Working Men’s College de Londres] pour enseigner la littérature anglaise, aussi l’histoire, mais je crois que pour l’histoire elle était un peu trop fantaisiste, les autorités ont voulu qu’elle se borne à la littérature. Elle travaillait pour le droit des femmes ouvrières. Mais elle n’avait pas de don pour la politique, elle était maladroite, ça ne marchait pas. C’est sans doute vrai que, dans les comités, elle avait des idées qui n’étaient pas pratiques, et plutôt fantaisistes, personnelles. Elle avait une conscience politique, mais pas le sens du politique. Le politique “c’est l’art du possible” disait Talleyrand je crois, et elle ne comprenait pas le possible, c’est plutôt l’impossible qu’elle comprenait. »

Elle dit (114 / 147)

elle dit Je suis une femme de mineur. Il vient juste de rentrer couvert de suie. Il doit tout d’abord se laver. Puis il doit prendre son dîner. Mais nous n’avons pas qu’un baquet à lessive. Mon fourneau est encombré de casseroles. Impossible de faire ce que j’ai à faire. Toute ma vaisselle est à nouveau couverte de poussière... Pourquoi, mon Dieu, ne puis-je pas avoir de l’eau chaude et l’électricité comme les femmes de la classe moyenne... Alors je me dresse et réclame « le confort domestique et une réforme de l’habitat ». Je me dresse en la personne de Mrs. Giles de Durham ; en la personne de Mrs. Philippe de Bacup ; en la personne de Mrs. Edwards de Wolverton.

Elle dit (115 / 147)

elle dit À quoi bon, demanda L. C’est la pire des choses à faire. Nous ne voulons pas que les gens vivent sur 30 shillings par semaine. — Psychologiquement, cela peut être nécessaire si l’on veut abolir le capitalisme, ai-je fait remarquer.

Je dis (116 / 147)

elle aurait sûrement écrit sur la cokerie d’Orgreave — ces policiers, matraques, chiens et chevaux, préparés au combat et autorisés à charger sans sommation — si elle n’avait pas dû s’absenter pour cause d’asphyxie par noyade

Elle dit (117 / 147)

elle dit Je rentre avec la tête qui oscille comme un ballon captif.

Je dis (118 / 147)

je l’imagine souvent les bras agités, comme dans un film d’horreur, le héros qui repousse les pendeloques visqueuses laissées par un alien sur le plafond de sa cabine, ou bien il se débarrasse d’une enveloppe opaque qui l’immobilise et il s’en sort, et elle c’est pareil, c’est ce genre de gestes que je la vois faire, gestes nerveux et affirmés pour sortir de son historique, du poids de sa lignée, de ce dans quoi elle a été construite

Je dis (119 / 147)

sa pensée théorique est attachée à un moment comme une fleur à sa tige
et la tige à ses racines et les racines au foisonnement de la terre
meuble (insectes et animaux et compost et graviers et ossements et
mousses et mycélium et graines germées ou dormantes et passé en devenir
et transformations)
et si elle devait, pour penser, tailler autour d’elle comme on taille
des orties
, ses pensées sécheraient, ce qu’elle refuse, matériellement
et métaphysiquement

Elle dit (120 / 147)

elle dit L’aspect des choses exerce un grand pouvoir sur moi. En cet instant même, je ne peux m’empêcher d’observer les corneilles en train de lutter contre le vent, qui est violent, tout en me disant machinalement : « avec quels mots rendre cela ? », alors

même que j’essaie d’exprimer de la manière la plus vivante la brutalité du souffle de l’air et la vibration des ailes des corneilles qui le fendent comme s’il n’était que crêtes, vagues et aspérités ; elles s’élèvent et plongent, montent et descendent ; on dirait que l’exercice les frictionne et les revigore, ainsi que le sont les nageurs par les vagues d’une mer agitée. Mais ma plume ne fixe que bien peu de ce qui est si vivant à mes yeux ; et pas seulement à mes yeux ; mais à quelque membrane en éventail sur mon épine dorsale.

Je dis (121 / 147)

il faut peut-être être un peu simplet pour trouver sa propre image agréable en dépit de l’abysse entre son soi, réellement soi, et son apparence extérieure
les gens sont des mille-feuilles
ceux qui sont satisfaits et/ou amoureux de leur tête
dans le marbre, le bronze ou sur papier glacé
sont sûrement terrifiés à l’idée de se regarder,
alors qu’elle,
elle n’a pas peur

Iels disent (122 / 147)

Leonard Woolf : « Elle avait horreur qu’on la regarde, et aussi d’être photographiée, c’est pour cette raison qu’elle n’est pas tout à fait elle-même sur les portraits qui existent, ni tout à fait la personne que je découvrais, heure après heure, dans la vie de tous les jours. Un exemple de cette souffrance qu’elle ressentait à l’idée d’être observée est ce qu’elle a subi lorsque Stephen Tomlin (qu’on appelait Tommy) a sculpté son buste. Une trace de cette souffrance a été captée, à mon avis, dans le buste de Tommy, et elle reste enfermée à tout jamais dans la terre glaise. »

Iels disent (123 / 147)

Ducan Grant : « Virginia associait les poissons des bassins de Monk’s House à la notion de mystère. »

Je dis (124 / 147)

les mots sont comme des gens comme des choses comme des corps, il n’y a rien de raisonnable avec les mots, on devient comme les mots, on est une personne parmi ces gens et une chose parmi ces choses et un corps parmi ces corps, les mots ne cherchent pas la supériorité, on n’ordonne pas les mots contre leur gré en les faisant sauter dans des cerceaux, c’est la même chose avec les gens, on ne se place pas en maître, on les prend comme ils sont, avec chacun leur poids ou leur contour de justesse par exemple si l’on décide de choisir le mot irisé, c’est qu’il sera le seul de tous les mots dont on dispose capable de donner la note juste, ce n’est pas qu’on veut avoir l’air érudit ou élégant, il sera le mot qui correspond au moment précis de son apparition, juste à l’oreille, juste à l’image parfois on se trompe, on laisse le mot trop seul, il faut l’accompagner et on s’emploie à lui trouver des attelles, des tuteurs, ou bien ce sera un mot trop dur, trop délicat, trop impuissant, et il faudra le remplacer dans l’unique but de fabriquer une image les gens et les mots savent former des images lorsqu’ils se mettent à plusieurs collectivement et qu’on se met avec eux, qu’on travaille collectivement avec eux et, par extension, avec tout et tout le monde les mots indiquent des moments of being, façons d’être, c’est très rare mais cela existe et c’est ce qu’elle fait, comme on frotte son pouce contre l’index, pulpe contre pulpe on ferait bien de lire ce qui s’écrit sous cet angle, l’angle du je, un I majuscule en anglais qui se prononce aïe ou eye, un œil, y’a qu’à regarder

Elle dit (125 / 147)

elle dit Ou bien, s’il fait beau, nous pourrions aller jusqu’à l’aquarium regarder les poissons qui, somme toute, ressemblent si fort aux amis que l’on peut avoir.

Je dis (126 / 147)

élevée dans des structures rigides, elle pousse les bordures, ses essais sont aussi
des romans,
des poèmes, et ses romans passent par des raisonnements et de la poétique,
les catégories la fatiguent
une phalène qui meurt,
ça semble n’être rien du tout, un insecte qui
cesse de vivre
elle dit non,
elle dit :
C’est quelque chose

Iels disent (127 / 147)

Leonard Woolf : « Elle n’était pas du tout la Virginia portraitisée par les critiques littéraires ou les biographes qui ne la connaissaient pas, une lady fragile et invalide vivant dans sa tour d’ivoire de Bloomsbury, adulée par une clique d’esthètes. Elle s’intéressait passionnément au cours des choses, aux gens, aux événements, et, comme on le sent dans ses livres, se montrait très sensible à tout ce qui se passait autour d’elle, qu’il s’agisse de l’univers privé, social ou historique. Elle était donc la dernière personne à ignorer les menaces qui planaient sur nous... »

Elle dit (128 / 147)

elle dit Il y a longtemps que je veux écrire
une étude sur le retour de la paix.
Car, vieille, Virginia
sera confuse
à la pensée qu’elle n’était qu’une bavarde, qui parlait toujours
des gens et jamais
de politique.

Elle dit (129 / 147)

elle dit Nous nous sommes couchés sous l’arbre. Le bruit était celui de quelqu’un qui scie dans l’air juste au-dessus de nous. Nous étions à plat ventre, les mains sur la tête. Ne serre pas les dents, dit L. Ils avaient l’air de scier quelque chose de stationnaire. Les bombes faisaient trembler les fenêtres de ma cabane. Va-t-il en tomber une ? ai-je demandé. Si oui, nous serons détruits ensemble. Je crois que je pensais au néant, à la platitude, mon humeur était plate. De la peur, je suppose. Devions-nous emmener Maybel dans le garage ? Trop risqué de traverser le jardin, dit L. Puis un autre vint de Newhaven. Bourdonnement, vibration, fredonnement tout autour de nous. Un cheval hennit dans le marais. Chaleur oppressante. Est-ce le tonnerre ? ai-je dit. Pas de canons, dit L. ; du côté de Rinmer, de Charleston. Puis le bruit diminua lentement.

Iels disent (130 / 147)

Rose Macaulay, amie des Woolf, en visite chez eux pendant la guerre : « La question du suicide sérieusement débattue entre nous quatre [...] dans la pièce où la nuit tombait peu à peu. Finalement, plus de lumière du tout. C’était symbolique. Les Français seront battus, l’invasion ici, la Cinquième Colonne active, un proconsul allemand, le gouvernement anglais au Canada, nous dans des camps de concentration, ou prenant des barbituriques. »

Je dis (131 / 147)

l’appartement à Londres est bombardé, elle y monte avec un sac pour ramasser quelques papiers, journaux, pages de manuscrits, mais des archives sont perdues et ils savent, elle et Leonard, qu’ils sont sur la liste des premières personnes à exterminer

Je dis (132 / 147)

Monk’s House est tout proche de la mer, près des plages où l’on pensait
voir arriver des troupes nazies,
tous les soirs
on patrouillait sur
ces plages, on surveillait la guerre au jour le jour, des bombardiers
retournaient vers la mer et survolaient la zone, il y avait souvent des
combats aériens juste au-dessus de leurs têtes,
les combats aériens se déplacent, ils ne cessent pas vraiment,
il y en a ce matin

Elle dit (133 / 147)

elle dit Le Graf Spee s’apprête à sortir du port de Montevideo aujourd’hui pour se jeter dans la gueule de la mort. Journalistes et nababs louent des aéroplanes pour assister d’en haut au spectacle. Cela, me semble-t-il, fait apparaître la guerre sous un angle nouveau ; de même que notre psychologie. N’ai pas le temps de m’étendre là-dessus. Toujours est-il que les yeux du monde entier (la BBC) sont braqués sur la proie. Et ce soir, des gens seront morts ou en train d’agoniser. Et tout cela nous sera servi ce soir sur un plateau, tandis que nous nous prélasserons devant un feu de bois par une soirée d’hiver très froide. [...] et... le temps qui m’était imparti est écoulé, comme à l’ordinaire.

Je dis (134 / 147)

grâce à un médecin, ils se sont procuré du cyanure, ils ont acheté de l’essence qu’ils ont stockée dans leur garage pour éventuellement se brûler

Elle dit (135 / 147)

elle dit Hitler se vantait et braillait mais
ne lançait aucune flèche solide. Simplement des criailleries violentes,
puis plus rien. Nous avons écouté jusqu’au bout.
Un hurlement sauvage, comme celui d’un torturé ; puis les hurlements
de l’auditoire ; puis
une phrase plus mesurée, plus espacée. Puis un autre aboiement.
Les applaudissements commandés à
la baguette. Effrayant
de penser aux visages. Et la voix était effrayante.

Je dis (136 / 147)

il existe des photos d’elle en maillot
de bain à rayures
style années vingt,
elle est hilare
ou bien elle fait des cabrioles sur le sable,
son père l’a jetée dans la mer toute nue quand elle était petite,
elle sait nager — il faut qu’elle s’empêche de savoir nager pour attraper la mort comme on attrape
une corde

Je dis (137 / 147)

elle serait donc sortie par ce portail au bout de la pelouse, elle aurait marché tout droit à travers les prés inondables, on ne peut plus retracer ce chemin aujourd’hui, beaucoup de gens veulent connaître l’endroit exact où elle s’est noyée, mais nous n’en avons aucune idée
lorsque Leonard est parti à sa recherche, il a trouvé son bâton de marche au bord de la rivière, mais il n’a jamais précisé où exactement
c’est étrange quand vous allez marcher par là-bas, parce que les gens laissent des bouquets de fleurs pour elle, sur les berges de la rivière, c’est une marche de vingt minutes
c’est intéressant de voir que dans les mises en scène de films la rivière est toujours magnifique et claire, idéalisée, alors que c’est une rivière à marées, il n’y a rien de romantique dans l’Ouse, elle est profonde, très trouble, et à cette époque de l’année particulièrement froide et sinistre, on pouvait déjà voir des usines sur l’autre rive, je pense qu’elle voulait être emportée jusqu’à la mer, mais ce n’est pas arrivé

Je dis (138 / 147)

tout de suite quand on a su que c’était un suicide
quand le corps a été retrouvé
il y a eu un déchaînement dans les journaux
avec des lettres la dénonçant pour un acte antipatriotique
elle était accusée de couardise

Je dis (139 / 147)

en parlant d’elle et de son travail quelqu’un dit : lorsque la civilisation et l’histoire vacillent, il est nécessaire de révolutionner l’art.

Iels disent (140 / 147)

Journal des débats politiques et littéraires : « L’allocution, à la fois si simple et si forte, que le Maréchal Pétain a prononcée hier à la radio aura un grand écho dans la France d’Europe et dans la France d’outre-mer. S’adressant en même temps à la raison et au cœur, elle convaincra l’une et touchera l’autre. Elle est particulièrement opportune. [...] Une dépêche de Londres annonce la mort de la romancière bien connue Virginia Woolf [...] »

Iels disent (141 / 147)

E. M. Forster : « Obligée, comme la plupart
des écrivains,
de choisir
entre
la surface
et
les profondeurs
comme base
de ses opérations,
elle choisit
la surface
et s’enfonce
ensuite aussi loin
qu’elle l’ose. »

Elle dit (142 / 147)

elle dit Mais, de temps en temps, je suis hantée par la vie très profonde et à moitié mystique d’une femme. Cela, je le raconterai un jour. Le temps sera complètement effacé et le futur fleurira en quelque sorte du passé. Un rien, la chute d’une fleur, pourrait le contenir. Ma théorie étant que l’événement en soi n’existe pour ainsi dire pas, pas plus que le temps.

Elle dit (143 / 147)

elle dit Je sens que je suis allée trop loin cette fois pour revenir.

Iels disent (144 / 147)

Richard Kennedy : « Assise dans son petit espace près du poêle à gaz,
elle me rappelle
les vétérans de la Guerre, entourés de sacs de sable, tels que les a dépeints Bruce Bairnsfather.
Elle nous regarde
par-dessus ses lunettes
à monture d’acier ; ses cheveux gris lui tombent sur le front et un mégot
est suspendu au coin de ses lèvres.
Elle porte une blouse
bleu-métal et se blottit dans un fauteuil en osier, son bloc-notes sur
les genoux, une petite machine à écrire à côté d’elle. »

Elle dit (145 / 147)

elle dit Voyons, pour écrire — ou pour n’importe quoi —, je crois qu’il faut être capable de se recroqueviller en boule pour frapper les gens en pleine figure.

Elle dit (146 / 147)

elle dit Disons que l’instant est une combinaison de pensée, de sensation, plus la voix de la mer.

Elle dit (147 / 147)

elle dit que le lieu de son prochain/dernier livre sera :
un centre ; toute la littérature discutée en rapport avec de réels, d’absurdes petits épisodes humoristiques ; et tout ce qui me passera par la tête, mais en rejetant le « je » et en lui substituant le « nous » auquel, à la fin, une invocation sera adressée.
« Nous », la somme de beaucoup de choses différentes ; « nous » : toute la vie, tout l’art, tous les enfants abandonnés...